Humeur


La ruelle des morts, Suppléments de mensonge

Avec nos bidons en fer blanc
On descendait chercher le lait
A la ferme au soleil couchant
Dans l’odeur des soirs de juillet
On avait l’âge des confitures,
Des billes et des îles au trésor
Et on allait cueillir les mûres
En bas, dans la ruelle des mortsOn nous disait que Barbe Rousse
Avait ici sa garnison
Et que dans ce coin de cambrousse
Il avait vaincu des dragons
On avait l’âge de nos fêlures
Et on était conquistadors
On déterrait casques et fémurs
En bas, dans la ruelle des morts
Dans la ruelle des morts

On arrosait toutes nos victoires
A grands coups de verres de kéfir
Ivres de joie et sans l’savoir
On reprenait Mers el-Kebir
Puis c’étaient nos chars en Dinky

Contre les tigres et doryphores
Qui libéraient la French County
En bas, dans la ruelle des mortsQue ne demeurent les printemps
A l’heure des sorties de l’école
Quand les filles nous jouent leurs seize ans

Pour une bouff’ de Royale Menthol
Je n’sais plus si c’était Françoise, Martine, Claudine ou Marie-Laure
Qui nous f’saient goûter leurs framboises
En bas, dans la ruelle des morts
dans la ruelle des morts
dans la ruelle des morts

Que ne demeurent les automnes
Quand sonne l’heure de nos folies
J’ai comme un bourdon qui résonne
Au clocher de ma nostalgie
Les enfants cueillent des immortelles,
Des chrysanthèmes, des boutons d’or
Les deuils se ramassent à la pelle
En bas, dans la ruelle des morts
Dans la ruelle des morts
Dans la ruelle des morts

Strette et autres poèmes

Strette

 

 Tant de cendres à bénir. Tant de pays conquis par-dessus légers, si légers des anneaux d’âmes

   Tant de mots pour lutter contre la mort, le sort. La poésie de Celan ne subjugue pas, elle vitupère,elle obtempère, elle enjugue les êtres à la mémoire, toujours plus acérée et ténébreuse. « Ils creusaient et creusaient, ainsi s’en fut leur jour, leur nuit. Et ils ne louaient point Dieu, qui, entendaient-ils, voulait tout cela, qui, entendaient-ils, savait tout cela. Ils creusaient et n’entendaient plus rien, ils ne devenaient point sages, n’inventaient aucun chant, ne créaient aucune langue. Ils creusaient. » Elle émerge les cendres de la Shoah, précipite les Dieux au rang de mortels dans une déstructuration de la phrase, de la langue. Un cri déchirant, résonance d’une barbarie ancrée dans son âme.

shoah-672x372NOIRS,

comme blessure de mémoire, les yeux cherchent, jusqu’à toi cherchent dans le pays de la Couronne que les morsures du cœur éclairent .

  Celan a vécu l’horreur, la déportation, les camps de travail. Sa plume est devenue une arme de lutte, un flambeau dressé dans une nuit sans fin pour le peuple juif. « UNE ÉTOILE DE BOIS, bleue, cette forme de fins losanges. Aujourd’hui, de la plus jeune de nos mains (…) : Une étoile, mets-la, mets l’étoile dans la nuit. » Il n’aura de cesse de combattre les maux par la langue, se refusant d’écrire en français pour exhumer la douleur, pour atteindre les bourreaux de son peuple, de sa mère.

Ô l’un, ô nul, ô personne, ô toi :

où cela allait-il, puisque cela n’allait nulle part ?

Ô tu creuses et je creuse, et je me creuse jusqu’à toi,

et à notre doigt s’éveille l’anneau.

  paul-celanStrette et autres poèmes se prend comme un pèlerinage sur une route ardue où le lecteur trébucherait sur des vers infranchissables aux premiers abords, où chaque strophe serait une longue méditation ascensionnelle vers la vie. Celan écrit « le langage de la mort », des phrases coupantes, sombres d’où jaillissent les non-dits, les souffrances. Sur la terre du poète, le noir se fait oppressant, l’espoir se fait discret lointain. « SOLEILS-FILAMENTS en surplomb du noir-gris désert. Une pensée à hauteur d’arbre saisit le ton de lumière : il y a encore à chanter au-delà des hommes ».

Humeur

Le blues de l’instituteur, Enfant de la ville

Allez entrez les enfants et arrêtez de vous chamailler,
Avancez dans le calme je sais que vous en êtes capables,
Asseyez-vous tranquillement, chacun sa place, ça y est,
Écoutez-moi mais ce matin, n’ouvrez pas vos cartables.
On va pas faire de grammaire, de géométrie et de conjugaison.
On parlera pas de compléments d’objet et encore moins de Pythagore.
Ce matin pas de contrôle et personne n’aura raison.
Aujourd’hui aucune note et personne n’aura tort.

Les enfants écoutez-moi, je crois que je ne vais pas bien.
J’ai mal quand je vois le monde et les Hommes me font peur.
Les enfants expliquez-moi, moi je ne comprends plus rien.
Pourquoi tant d’injustice, de souffrance et de malheurs.
Hier soir une fois de trop j’ai allumé la télévision,
Sur les coups de 20H, c’était les informations.
Et tout à coup dans la pièce s’est produit comme une invasion,
De pleurs et de douleurs, c’était pire qu’une agression.
Hier soir l’actualité comptait beaucoup plus de morts,
Que de cheveux sur le crâne de Patrick Poivre d’Arvor.
C’est comme ça tous les jours un peu partout sur Terre.
Je crois qu’il fait pas bon vivre au Troisième millénaire.

Comme aux pires heures de l’histoire, les hommes se font la guerre,
Des soldats s’entretuent sans même savoir pourquoi.
S’ils s’étaient mieux connus, ils pourraient être frères.
Mais leurs présidents se sentaient les plus forts c’est comme ça.
Et puis il y a toutes ces religions qui prônent chacune l’amour,
Mais qui fabriquent de la haine, des assassins, des terroristes.
Pour telle ou telle croyance, des innocents meurent chaque jour,
Tout ça au nom de Dieu, on sait même pas s’il existe.

Les enfants désolé, on vous laisse l’Humain en sale état,
Il faut que vous le sachiez alors aujourd’hui j’essaie.
Les certitudes des grandes personnes provoquent parfois des dégâts.
En fait l’adulte est un grand enfant qui croit qu’il sait.
J’ai mal au ventre les enfants quand je vois l’argent mis dans les armes.
Dans les fusées, les sous-marins et dans les porte-avions.
Pendant que des peuples entiers manquent d’eau, comme nos yeux manquent de larmes.
Et voient leur fils et leur filles mourir de malnutrition.

Apparemment la nature elle-même a du mal à se nourrir,
Les hommes ont pollué l’air et même pourri la pluie.
Quand tu auras plus d’eau nulle part, faudra garder le sourire.
Et même l’odeur des forêts sera tombée dans l’oubli.
Les enfants vous savez ce que c’est des ressources naturelles,
Si vous savez pas c’est pas grave de toutes façons y’en a presque plus.
Les mots humain et gaspillage sont des synonymes éternels.
L’écologie à l’école serait pas une matière superflue.

Les enfants désolé on vous laisse la Terre en sale état,
Et bientôt sur notre planète on va se sentir à l’étroit.
Gardez vos doutes, vous seuls pourrez nous sortir de là,
L’enfant est un petit adulte qui sait qu’il croit.

Bah alors les enfants vous êtes bien sages tout à coup,
J’ai un peu cassé l’ambiance mais je voulais pas vous faire peur.
Ce que je veux vous faire comprendre c’est que je compte sur vous,
Ne suivez pas notre exemple et promettez moi un monde meilleur.

Allez les enfants c’est déjà l’heure de la récréation,
Allez courir dans la cour, défoulez-vous, profitez-en.
Criez même si vous le voulez vous avez ma permission.
Surtout couvrez-vous bien, dehors il y a du vent.

Nocturne

nocturne

Prends moi, embrasse moi

ceint moi de caresses glaciales

unissons-nous sans effroi

scintille ta beauté liliale

durant nos étreintes

baiser mortel

d’une vie feinte

je deviens hôtel

de ta faux

coupant ma peau

sang jaillissant

sous ta morsure

corps renaissant

de ses blessures

dans la nuit je t’attends

alangui décharné

ton pas que j’entends

je suis prêt

Tristessa

Tristessa

Ô, Éternité Dorée, comme je le sais, que la mort c’est ce qu’il y a de meilleur mais : « Non, je t’aime, ne meurs pas, ne me laisse pas… Je t’aime trop

 

  Un amour inhalé dans les pas de la brumeuse Tristessa, vestale éthérée. Une passion incomplète entre deux fix de belle Hélène, une adoration mortifère, destructrice, « séduire un ange en enfer, cela vous donne le droit de descendre avec lui encore plus bas, là où c’est pire, ou alors peut-être y aura-t‐il un peu de lumière, un tout petit peu, tout en bas ». Tristessa, vierge mexicaine au halo opiacé, « Madone triste et bleue et mutilée », déesse psychotrope injectée de misère et de douleurs.

Elle a des milliards de raisons de ne pas comprendre, des milliards de raisons qui nagent dans le flot laiteux de ses pensées enfouies dans sa souffrance

image-drole-pluie-2_thumbGoutte à goutte, les sentiments saignent, les mots hésitent, se diluent dans les effluves artificielles, dans la pluie incessante de Mexico. Les regrets jaillissent, piqûres mélancoliques nimbées de poudre blanche. « Je ne veux plus voir cette ville de Mexico où l’on patauge dans la pluie et les flaques, je ne me plains pas, ça m’est égal, tout ce qui m’intéresse c’est de rentrer me coucher, mourir ».« Elle ne s’est jamais affaiblie, la pluie fine qui n’avait brisé aucune sérénité — Je ne lui ai pas dit que je l’aimais mais quand j’ai quitté le Mexique j’ai commencé à penser à elle et j’ai commencé à le lui dire, dans des lettres, je le lui ai presque dit tout à fait, et elle a écrit aussi, de jolies lettres espagnoles, elle disait que j’étais gentil et qu’il fallait vite revenir, s’il te plaît — Je suis revenu en hâte mais c’était trop tard, j’aurais dû revenir au printemps, j’ai failli le faire mais je n’avais pas d’argent, je n’ai fait alors que frôler la frontière mexicaine, juste le temps de sentir l’atmosphère nauséeuse du Mexique — et j’ai continué jusqu’en Californie où j’ai vécu dans une hutte où venaient tous les jours des visiteurs dans le genre jeunes moines bouddhistes et je suis parti vers le Nord jusqu’à la Pointe de la Désolation et j’ai passé un été maussade dans des contrées sauvages, je mangeais seul, je dormais seul — je me disais : « Bientôt je retournerai vers l’étreinte tiède de Tristessa » — mais j’ai trop attendu ».

il avance péniblement sur les interminables rails de la vie, dans la brume et la tristesse

  Entre poésie et sentiments rapiécés, Tristessa nous invite dans une relation impossible entre Kerouac et lajack-kerouac-drunk prostituée Esperanza Villanueva. Dans un Mexique miséreux, souffreteux, les êtres erratiques survivent dans la religion ou le réconfort d’une cuillère chauffée à la bougie. « On tourne dans la ruelle puante où se trouve la pauvre maison de Tristessa, un bâtiment sans étage — On passe sous des robinets gui fuient, entre des seaux et des petits garçons en baissant la tête sous le linge qui sèche, on arrive devant une porte en fer ouverte, on entre dans la cuisine où la pluie traverse les planches du toit — ça dégouline dans un coin sur un tas de caca de poule — Miracle, voilà le petit chat rose qui pisse sur des piles de gombo et de grain — La chambre est entièrement dévastée, comme si des fous étaient passés par là, des journaux déchirés par les poulets qui ont picoré du riz et des bouts de sandwiches traînent sur le plancher ». Un roman fort, confus comme un désir inassouvi, comme un shoot interrompu.

elle croyait encore que nous allions unir nos corps torturés et effacer un peu de cette souffrance 

Le pénitent

  pénitentLentement, il se traîne. Plaqué au sol, les vêtements déchirés. Le visage collant de noir et de sueur. Il n’est plus qu’une ombre, terré contre la veine. Le bras tendu implorant une force invisible, il avance, rampe péniblement. Le souffle souffreteux, sifflant trahit la difficulté et la fatigue. Seul avec la peur comme compagne il accomplit sa mission sous la faible lueur de sa baguette.  La capuche ne le couvre quasiment plus, éphémère protection. Dans sa tête les souvenirs se bousculent. Images des compagnons disparus, des plongées communes dans ces boyaux cannibales. Il ne voulait pas descendre mais c’était bien payé. Tout se passait bien, hormis quelques effondrement, puis plus bas survint le sournois. On ne l’entendait pas, on ne le sentait pas venir. Clac, clac, la pioche heurtait l’or noir. Clac, clac, le fer martelait la paroi. Une fois de trop. L’air s’embrasait rejetant les corps sans vie, toujours plus violent, toujours plus de veuves et d’orphelins. La compagnie les accompagnait, ils étaient ses enfants, ses bras armés, colonie de fourmis, bâtisseurs de galeries.

  Il est là, agenouillé pour éradiquer ce fléau. Le bras tremble de plus en plus. Le poids, la peur… Les gestes se font pénibles, au bout de sa hampe l’enfer ou le paradis. Ce n’est pas sa première aventure mais on ne s’y fait pas. Il pense à sa femme là-haut sur le carreau de la mine, à son fils qui deviendra galibot avant de descendre comme lui. On ne choisit pas, les mines embauchent, c’est l’avenir, le modernisme. Il est là agenouillé, on croirait qu’il prit un Dieu invisible.  Il balance lentement les braises dans l’air. A droite, à gauche, il aimerait en avoir fini mais il ne veut pas de mort sur sa conscience. Il repasse une seconde fois dans l’air et s’avance. Il pue la peur et la suie, mauvais présage. Du bout de son bâton, il frôle la paroi.  La lumière vacille légèrement. Il l’éloigne rapidement. Il est le pénitent, le canonnier chargé de repérer les cachettes du diable, du grisou. Il est tiré au sort pour épargner les vies de ses compagnons qui descendront tout à l’heure. Un souffle, un nuage de poussière et c’est la catastrophe funeste. Dans sa robe de bure il est protégé. Protégé contre quoi? Le grisou ne fait pas de cadeau. Face à lui, il redresse une nouvelle fois son bras de bois. Le balance vers le fond du boyau. A voix basse, il scande ses prières, celles du dimanche, celles des doutes. Il hésite, refusant d’étendre son membre. Il recommence par le bas, le long des fines veines. Caressant les saillies de sa flamme, remontant doucement vers la faille. Son regard scrute le trou invisible dans l’espoir d’y déceler une présence. La sueur gicle de sa peau, des larmes de peur s’étendant sur son visage tétanisé.

  Dans un soupir strident, la galerie s’embrase. Un souffle blanc craché par les entrailles du boyau. Le grisou venait de vomir sur le pénitent. Demain un autre le remplacera.