La trilogie somalienne

trilogie somalienne

 

Ne compte que sur toi-même en sachant que tous comptent sur toi

 

  On entend encore certains soirs les mélopées plaintives de la « porte des lamentations ». Le bruit des zeimas et des zarougs fuyant vers d’interlopes Zarougdestinations. « Ce sont les hymnes nés du grondement du ressac et de la rumeur des vagues, quand les nuages noirs soufflaient la tempête ; ou encore du bercement de la houle qui faisait gémir et se plaindre les ais mal équarris du radeau primitif ». Ce sont les sons de l’amour, de la fuite et de l’insouciance. Les cris de Mamout et d’Aïcha qui se cherchent dans les lies de la vengeance, les peines du jeune Abdi, les battements de deux cœurs à l’unisson, ceux de Faredj et Amina. « Il faut faire la part de la légende qui se greffe toujours et prolifère dans l’imagination des conteurs orientaux ». Il faut se laisser emporter par le vent insolent de l’aventure, de la délation, de la cupidité et de la détresse.

Elle s’accroupit au milieu du chemin et commença la lamentation des morts, ce long cri modulé comme un hurlement de bête blessée, dont le motif sinistre revient obstinément, discordant et déchiré, lancinant comme une plaie profonde : c’est le chant de la douleur

  monfreidHenry de Monfreid nous reçoit chez lui dans cette région où il a sévi de longues années. Dans cette corne africaine des contrebandiers et des pêcheurs de perle, le destin est déjà écrit et les héros se battent jusqu’à la mort. Monfreid raconte leur vie n’hésitant pas à mêler fiction, réalité et anecdote de sa vie.

Le lendemain Abdi ne chantait plus… il ne savait pas pourquoi. Il ne pouvait plus… C’était le souvenir de cette modeste amie qui faisait sa place dans son cœur. Voilà la véritable tombe, celle où reposent vraiment ceux que nous avons aimés. Après la cruelle douleur, quand la déchirure est cicatrisée, la place est faite ; c’est le sanctuaire secret des souvenirs où nous irons plus tard oublier nos amertumes et nos désillusions

  Les éditions Grasset on eut la bonne idée de rassembler ces aventures dans La trilogie somalienne.

Je remercie NetGalley et les éditions Grasset pour leur confiance.

California girls

California girls

 

  Août 1969, le soleil darde des rayons d’acide en pleine vallée de la mort au rythme du White album des quatre cavaliers de l’Apocalypse et de versets bibliques. L’écho de la prophétie tinte à nouveau dans les oreilles du maître. L’heure du helter skelter, du grand chamboulement dont il serait l’élu, lui le proscrit des années cinquante, le rejeté de la pop. Le power flower insuffle un nouvel élan à sa vie, le marginal est devenu gourou, patriarche d’une famille réunie autour de lui à Spahn Ranch.

Depuis qu’il avait investi ces décors avec sa tribu, il se faisait l’effet d’un metteur en scène de cinéma qui tournait un film avec la vraie vie, il n’avait qu’à décider et les choses prenaient forme. Les acteurs jouaient leur rôle. Ça en devenait presque ennuyeux 

  En cette nuit du 9 août, la vie de la famille va basculer, le mal, la violence auront des visages humains. Charles Manson, Charles Watson,  Susan AtkinsPatricia Krenwinkel marqueront Los Angeles du sang des cochons, « What they need a damn good whacking »

.manson family

Simon Liberati retrace les jours qui frappèrent l’Amérique, et jetèrent l’opprobre sur les cendres du mouvement hippie californien. Du quintuple meurtre chez les Polanski à celui du couple LaBianca, California girls humanise un bref instant « les sorcières de Manson » et de leurs accolytes.

Les coups de pétoire qu’il avait tirés quelques minutes plus tôt sur le jeune type en voiture avaient réveillé en lui une personnalité enfouie. Une digue s’était rompue et sa conscience était divisée en deux entités distinctes. L’une suivait les ordres de Charlie pendant que l’autre, le bon vieux Watson d’autrefois, Square Charles, continuait de vivre à ses côtés, bien au chaud, se livrant à de petites observations paisibles et amusées

Entre horreur et vie bourgeoise, tout est bon pour s’approprier les faveurs, les charles Mansonlumières du « Christ ». Dans les entrailles de l’humanité, entre enfer et paradis la route des paumés camés en quête de spiritualité et de nouveaux repères s’avèrent un bain de sang,

Can you hear them in the darkness ? Helter skelter, spiral madness (yeah) Bloodbath in paradise But there’s nowhere you can run to baby Bloodbath in paradise Forever sleep in paradise… (Bloodbath in paradise Ozzy Osbourne)

Merci à NetGalley et aux éditions Grasset pour ce partage.

Le printemps romain de Mrs Stone

Le printemps romain

 

Si la dérive ignore son but, elle sait du moins dans quel sens elle se dirige, et cette direction demeure souvent la seule indication que l’on ait de son but…

   Telle des tricoteuses impassibles, les aiguilles du temps tissent immuablement l’étoffe de la vie, enchâssées temps qui passedans leur écrin de verre leur babillement scande « la dérive implacable du temps ». Les premières rides enterrent les espoirs de la jeunesse, les illusions d’un désir d’une beauté qu’on voyait éternelle. « Le temps s’était dressé devant elle, l’impondérable temps, qui n’avait pas fait son chemin comme un ami, à ses côtés, mais était venu à sa rencontre, comme un ennemi, et qui, dans un fracas terrible, l’arrêtait en plein vol ». Tel un rapace ailes déployées, les serres de la cinquantaine étreignent Mrs Stone. Ancienne gloire hollywoodienne, elle a délaissé sa carrière pour voyager avec son mari, las la mort de ce dernier la laissera dans les tourments de la solitude et du crépuscule naissant. Installée à Rome, elle découvrira dans une chimérique passion pour le jeune Paolo, les fissures de l’âge et le désert de l’abandon.

Paolo lui-même, malgré sa faible perspicacité, avait compris que Mrs. Stone cachait en elle un sentiment de solitude, d’une ampleur et d’une gravité inhabituelles, dont un jeune aventurier, aussi peu encombré de scrupules que lui-même, pouvait tirer profit, tourner même à son avantage, s’il parvenait à faire sauter le petit mur de conventions derrière lequel elle se retranchait

 Le printemps romain de Mrs Stone est un mélodrame sur les ravages humains. Ravage du temps, ravage du cœur, du lit désespérément vide, des photos sépias d’une antique époque qui s’enfuit au fil des nuits. C’est le fossé de deux générations, de deux êtres que tout sépare, reflets des manquements de l’autre, des illusions perdues Tennessee Williams nous livre le portrait d’une femme en proie à l’angoisse, la découverte de son inéluctable déclin.

Vers la fin d’un après-midi de printemps, elle comprit soudain qu’une tempête avait bouleversé les rayons de sa mémoire et semé aux quatre coins, aux quatre vents, les noms et les visages qu’elle y avait alignés

  On ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre Mrs Stone et Williams qui en cette année cinquanteTennessee Williams

date de la publication de cette œuvre va de déboire en déboire dans sa vie privée, cherchant un exutoire dans des rencontres de plus en plus improbables. A noter que José Quintero en tirera un film en 1961, Le visage du plaisir qui fut un retentissant échec malgré les apparitions de Vivien Leigh, Warren Beatty et l’excellente Lotte Lenya dans le rôle de la comtesse. Tennessee Williams nous montre avec Le printemps romain de Mrs Stone qu’il n’est pas qu’un auteur de pièce de théâtre.

L’autre pays

L'autre pays

Et la nuit se poursuit dans la clameur et le délire et dans les impulsions du cœur. Les bruits, la fumée, la fièvre au milieu des rues. C’est une nuit où l’avenir est encore assoupi, une nuit d’avant la fêlure de l’âge adulte, une nuit d’élans et d’étreintes, à fleur de lèvres, une nuit où la caresse de sa peau rappelle l’adolescence. Les seins désirés se tendent, les sexes et l’amour s’attardent. C’est une nuit dont je ne veux pas me défaire.

Images éthérées, pâle reflet jaillissant d’un sfumato de la Renaissance, cette Italie erratique paraît si proche et si lointaine, voire inaccessible. Dans un spleen émotionnel, les absences se font cruelles, amères, « dans ces rues vierges de toute trace de toi (…) tu ressurgis avec le plus de force » ( page 20). Les souvenirs, les rencontres se font charnelles, les traces plus vivaces, plus mélancoliques. Les pierres, les lettres portent les voix de la nostalgie.  » Il y a une certaine mélancolie lorsque je relis les voix des lettres et des cartes italiennes qui récitent le regret du Sud, le regret de la terre natale, et je ne connais pas ce sentiment de l’exil, ce besoin de l’enracinement, l’absence d’un pays » (page 33). La traversée de cette Italie devient quête, trace d’un grand-père méconnu engagé sur le front de la Grande Guerre, fragrance d’un amour étiolé. On se perd dans ce spleen movie, effeuillant ces instants, comme un corps à l’abandon, lentement enveloppé par ce flou de mots. flouOn dérive « autour de la gare, mes pas endormis foulent des parcs déjà enfeuillés, esquivent les tours d’immeubles aux milliers d’antennes jusqu’aux voies ferrées du motel Nord-Ouest, jusqu’à ces routes qui chassent la mémoire d’Italie et déploient les images de Cracovie ou des boulevards de Berlin, des images d’automne » (page 19). Submergé par un flot de portraits digne d’Hamilton, l’amour présent se conjugue avec la mémoire des lieux et les souvenirs familiaux. Un petit livre à égrener, à picorer au gré des humeurs.

Merci aux éditions Stock et à Libfly pour cette découverte savoureuse.

L’hiver du fer sacré

l'hiver du fer sacré

 

Chaque saison avait son propre visage, ses propres peines et ses propres plaisirs

  L’hiver du fer sacré possède l’essence d’une hiérochloé qu’on effleure lentement de la paume.Hiérochloé odorant, Herbe aux bisons Des effluves qui éveillent en nous de lointaines crécelles, des voix oubliées issues d’une terre éloignée. Effeuiller ses pages nous fait perdre quelques instants les valeurs matérielles du monde moderne, il faut s’abandonner dans cet hiver naissant, frissonner sous les nuages chargés de neige.

  1740, une plaie s’insuffle dans les divines Black Hills. Ce n’est point encore la pustule insultante du mont Rushmore, ni même l’ombre de Wakinyan. C’est une blessure plus sournoise, une gangrène mystérieuse. Le fer sacré. « (…) Un fer sacré n’est pas une chose ordinaire, comme un couteau ou une chemise.(…) Un fer sacré est une chose puissante. C’est un pouvoir ». C’est une lutte entre le rouge et le noir.

Rouge, la route de l’honnêteté du guerrier, celui qui protège les Lakotas. Noir le sentier du fer sacré, cette arme qui transforme les êtres, brûle les cœurs. Au bout de ces deux voies la mort et la mue. « Nous ne pouvons pas combattre la mort, nous pouvons seulement lutter pour la vie ».

nous devons nous souvenir que la mort n’est qu’une partie de la vie. Toutes les culpabilisations du monde ne pourront jamais changer cela.

  L’hiver du fer sacré c’est la route de l’humilité, une poursuite en forme de fuite, une chasse contre un avenir incertain et sombre. C’est une chevauchée au cœur des grandes plaines vierges, des traditions ancestrales et de la mémoire. La piste de la sagesse et de la justice qui ne se révèle à ceux qui écoute les mots de Joseph Marshall III. Une course contre l’invasion fielleuse, le mensonge. « Ce que l’on peut voir avec les yeux révèle seulement une partie de la vérité. Afin de connaître la vérité tout entière, on doit aussi voir avec son cœur et avec son esprit ».

  Hiver 1740, Whirlwind et Bruneaux vont se traquer entre sauvagerie et réflexion au rythme de la nature. Un combat entre l’amérindien et le blanc, entre sagesse et folie. Une lutte chimérique contre le temps et l’histoire. Une époque où l’homme blanc et son fusil ne sont encore qu’une silhouette menaçante mais dont l’ombre envahit peu à peu le peuple lakota. «  Le problème que pose le fer sacré parmi nous, au sein de notre peuple est loin d’être terminé. Mais un jour viendra où il faudra le régler. Peut-être pas aujourd’hui. Mais il faudra le résoudre, tôt ou tard ».

  Joseph Marshall IIIL’hiver du fer sacré chante une époque révolue, un monde symbiotique et pose les questions sur les qualités humaines et le matérialisme. Joseph Marshall III invite son lecteur à regarder la conquête de l’Ouest sous un autre œil, sans poser de jugement. Il le mène lentement sur la voie rouge.