La rue

La rue d'Ann Petry

 

En montant des marches comme celles-ci, on devait arriver à un enfer, un enfer perfectionné, aux détours inextricables

 

  Frotter la vie, gratter l’espoir, faire briller l’existence derrière une couche de misère indélébile. Lustrer les rêves pour cacher la ternissure quotidienne qui s’incruste sur la peau, glue les hardes. Exsuder cette négritude malsaine, sectaire, la désencrasser au savon et à l’eau, fuir l’impécuniosité, l’alcoolisme, l’hétéronomie et la rue; cette rue qui « suintait le crime ». Être noire aux États-Unis en 1944, un asservissement, être noire à Harlem en 1944, un engloutissement.

Harlem 1940

  Lutie Johnson a perdu la force de se plaindre, de se résigner. Elle fuit un mari qui l’a délaissée, un père qui se perd entre alcool et femme. Tente de s’ensauver de cette situation, de cette indéclinabilité, soupire à un avenir radieux, s’enivre de doux fatum pour elle et son fils. Mais être noire en 1944, en pleine dépression c’est se réveiller avec les miasmes de la peur sur les draps, la hantise de la puissance néfaste de la rue, la misère défigurant les murs.

Ici « parquet dans toutes les pièces » cela signifiait des planches de bois usé et décoloré, dont rien ne pourrait dissimuler les éraflures, les écorchures, les traces des fréquents déménagements, du temps, des enfants, des ivrognes et des femmes malpropres, « Chauffage central », un gargouillement dans les radiateurs très tôt le matin et un sifflement incessant le reste de la journée

  Harlem flouEn entrant dans la 116ème rue, Lutie pense offrir un peu de liberté, une éducation pour son fils Bub mais derrière les escaliers, les portes, les souffrances et les perversibilités vocifèrent insidieusement. Entre résilience et compromission, les chemins sont ténus dans les avenues de Harlem. La rue offre un asile précaire face aux fantômes de l’Histoire, aux métaphores de l’oppression. Dans l’ombre de l’étrange Mrs Hedges et du sournois concierge, Lutie essaie de tracer son destin dans l’enfer new-yorkais.

Immédiatement la jeune fille reprit un aspect de résignation, de totale acceptation. Une expression signifiant qu’elle n’espérait rien de la vie parce que tout lui était arrivé l’avait endurcie, et qu’elle avait perdu la faculté de se plaindre de quoi que ce soit, même d’une mort subite en plein printemps

  Ann Lane Petry nous livre un portrait enténébré de son Harlem. Une rue, un quartier qui grouillent de vie, de misère, de violence, de fatalité. Des êtres sans perspectives, mus par l’instinct de survie, aux veines perversement viciées, où l’avenir s’écrit au présent ancré dans les frontières de la couleur de peau. Un roman entre huis clos et folie, où chacun distille ses rancœurs de la vie et de la solitude, du racisme et de la pauvreté. La rue décrit une sombre réalité toujours présente même si Harlem s’est métamorphosé, des conditions qui persistent inlassablement. Ann Petry nous rappelle que « ceux qui refusent de regarder la réalité – appellent leur propre destruction – tout simplement » (James Baldwin, Chroniques d’un pays natal).

Un grand merci à Netgalley et aux éditions Belfond pour leur confiance.

Harlem

Harlem couv

 

 

Tu ne regrettes jamais la vie que tu as vécue ? 

  Cette question que lui avait posée son père, Eddy L. Harris se la rappelle en revivant ses souvenirs. Lui le voyageur dichotomique s’interroge, «  Où est ma place, suis-je d’ici ou de là ? A quelle culture et à quel ensemble de valeur ai-je envie d’appartenir ? »

  Quelque part, entre la 110è et la 155è rue, survit un monde, isolé, replié sur lui-même. Un endroit qui sue la résignation et l’abandon. Un lieu qui fut, dans un passé proche, un lieu de résidences bourgeoises, avant de voir l’afflux de migrants profitant du krach immobilier. Puis vint l’entre-deux guerres annonciateur de l’âge d’or, celui de la Renaissance, des paillettes et des stars, des poètes et de l’émancipation, des Duke Ellington, Billie Holiday, Langston Hughes ou encore Claude McKay. Derrière ces lumières, peu à peu, le site s’enlise, se recroqueville. Les années cinquante et suivantes apportent leur misère, leur souffrance, façonnant la réputation, les clichés qui surgissent à l’évocation de son nom : Harlem. Harlem un nom qui résonne, qui fait frissonner, qui évoque l’insalubrité, la peur, la violence et la drogue. Mais c’est aussi une ville, un ghetto riche en histoire, riche d’histoires et de personnages attachants.

Car Harlem est le vaisseau d’albâtre qui renferme le cœur du Noiraméricain, qui renferme l’histoire et l’espoir de l’Amérique noire, qui contient aussi ses frustrations et sa désespérance ; tant de découragement, de peine amère et d’isolement dans la négritude, mais tant d’énergie, de vitalité et d’exubérance aussi. Harlem porte sur ses épaules le poids psychologique d’un peuple et sans doute de toute une nation (page 20).

Harlem

 Harlem, c’est la musique de l’âme d’un peuple, une rhapsodie, une complainte, un chant d’amour, une incantation d’enfant. Harlem, c’est une berceuse fredonnée dans la très longue nuit, un blues inlassablement repris, qui sort du tréfonds de l’âme et de la psyché noiraméricaines, dont paroles et musique vous sont connues avant même que vous ne les ayez jamais entendues, et que vous ne pouvez oublier (page 21).

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 Harlem, c’est bien davantage qu’un quartier, davantage qu’une simple métaphore. Harlem, c’est un état d’esprit, qui a de nombreux points communs avec le cachot. Une fois que vous y êtes passé, impossible d’en sortir. Vous pouvez certes aller ailleurs, mais vous ne pouvez jamais vous en débarrasser vraiment. Une fois que vous y avez vécu pour de bon, une fois que Harlem vous a pénétré l’esprit et les veines, comme il s’est insinué en moi, vous l’emportez où que vous alliez, pour le restant de vos jours  (page 28-29).

harlem street

  Commencé avec Mississipi Solo, Eddy L. Harris poursuit dans Harlem son voyage vers ses origines, sa quête identitaire, son introspection. Il revient s’installer sur les lieux de son enfance, sur les pas de son père, cela en dépit de l’incompréhension de ses amis et de sa famille. Il restera deux années au milieu de ceux qu’ils pensent être les siens, à vivre dans la pauvreté comme eux, à aller à leur rencontre. Plus proche du sociologue que du journaliste, Harris déambule dans les entrailles noires, s’interroge sur la condition du noiraméricain, sur les raisons du déclin de Harlem. Nous entraîne dans une immersion lucide et détachée, loin du nombrilisme, un voyage dans l’Histoire et les histoires de ce ghetto, entre passé et présent. Une visite en compagnie de son père, sorte de référent, de liaison récurrente entre héritage du passé et fardeau pour la génération actuelle.

Mon père a travaillé dur pour me déshériter.
Harlem faisait partie du monde qui était le sien. (…). Il s’est désespérément battu pour m’éviter ce monde-là (page 173)

  Des interrogations multiples jaillissent de ces rencontres. Pourquoi ai-je réussi et pas eux ? L’homme noir est-il fini ? Dois-je rester pour les aider ou partir ? Harlem aurait-il été différent si des gens comme moi étaient restés ? La force d’Eddy L. Harris est de rendre cette quête universelle, de transposer les rôles. Cette réflexion qui se voulait personnelle s’offre à nous, à n’importe qui, qu’il soit issu d’une minorité ou pas. Il pose les bases de réflexions sur le sens de notre vie, de nos racines, de la filiation, nous obligeant à porter un regard différent sur les autres et sur soi-même.

  Doit-on nécessairement s’affilier à son quartier, sa ville, sa région pour comprendre ses maux ? L’affranchissement est-il obligatoire ? Quel que soit le lieu d’où l’on vient, même si comme moi, ou comme d’autres, on a essayé de le fuir, est-on plus à même de comprendre ?.

Je suis coincé, comme nous le sommes tous, entre nos deux vies, nos deux histoires : celle que nous avons vécue et celle que nous aurions pu vivre […], entre notre moi public et celui que nous connaissons en privé .