Les belles endormies

Les belles endormies

 

La pitoyable quête des vieillards, et leurs rêveries troubles seraient effacées à jamais

 

La belle endormie de Mateus
Photo Anna Cherer

Caresser la vie, effleurer la mort, éconduire un instant la vieillesse, effeuiller une dernière fois la jeunesse du bout des doigts, du regard, juste un moment, une nuit. Cueillir les lambeaux de la virilité, ébouter les ramilles de la caducité le temps d’un automne, d’une nuit. Puiser dans ces belles endormies la jouvence perdue, l’impétuosité décatie, contempler le reflet effacé de son orgueil blessé, les résidus de sa masculinité, se croire encore un homme, un hiver, une nuit. Jouir du sommeil des jeunes nymphes pour se souvenir, revivre les amours enfouies, flétries, allongé contre ses corps alanguis, ultime excitation d’un vieil homme désemparé.

il tombait dans le vide de la solitude, dans le dégoût l’isolement.

  S’endormir sans peur du lendemain, sans crainte de lire dans les yeux de l’autre lescamellia fanures de l’âge, aux côtés de ces ingénues ensommeillées. Eguchi n’a plus désormais que ce triste rituel pour se sentir exister, conclure son épilogue.

  Kawabata nous dresse un tableau poétique du déclin de l’être, entre érotisme et perversion ces rencontres nocturnes sont autant de souvenances, de réflexions sur la vieillesse.

Dans cette maison venaient des vieillards incapables désormais de traiter une femme en femme, mais dormir paisiblement aux côtés d’une fille pareille était sans doute encore une de leurs consolations illusoires dans leur poursuite des joies de la vie enfuie

  Eguchi tente de s’offrir une illusion consolatrice, une quête sensorielle, s’interrogeant sans cesse face à ses belles endormies nues. Kawabata comme un impressionniste ajuste son écriture, détaillant les sensations, les émotions sans sombrer dans la vulgarité ou le voyeurisme. Ses personnages perclus n’échappent pas à leurs destinées, jeunesse et vieillesse finissent par se confondre dans un sommeil mortifère.

Ce qui, du bras de la fille se communiquait aux paupières d’Eguchi, c’était le courant de la vie, le rythme de la vie, l’invitation de la vie et, pour un vieillard, un retour à la vie.