Le pénitent

  pénitentLentement, il se traîne. Plaqué au sol, les vêtements déchirés. Le visage collant de noir et de sueur. Il n’est plus qu’une ombre, terré contre la veine. Le bras tendu implorant une force invisible, il avance, rampe péniblement. Le souffle souffreteux, sifflant trahit la difficulté et la fatigue. Seul avec la peur comme compagne il accomplit sa mission sous la faible lueur de sa baguette.  La capuche ne le couvre quasiment plus, éphémère protection. Dans sa tête les souvenirs se bousculent. Images des compagnons disparus, des plongées communes dans ces boyaux cannibales. Il ne voulait pas descendre mais c’était bien payé. Tout se passait bien, hormis quelques effondrement, puis plus bas survint le sournois. On ne l’entendait pas, on ne le sentait pas venir. Clac, clac, la pioche heurtait l’or noir. Clac, clac, le fer martelait la paroi. Une fois de trop. L’air s’embrasait rejetant les corps sans vie, toujours plus violent, toujours plus de veuves et d’orphelins. La compagnie les accompagnait, ils étaient ses enfants, ses bras armés, colonie de fourmis, bâtisseurs de galeries.

  Il est là, agenouillé pour éradiquer ce fléau. Le bras tremble de plus en plus. Le poids, la peur… Les gestes se font pénibles, au bout de sa hampe l’enfer ou le paradis. Ce n’est pas sa première aventure mais on ne s’y fait pas. Il pense à sa femme là-haut sur le carreau de la mine, à son fils qui deviendra galibot avant de descendre comme lui. On ne choisit pas, les mines embauchent, c’est l’avenir, le modernisme. Il est là agenouillé, on croirait qu’il prit un Dieu invisible.  Il balance lentement les braises dans l’air. A droite, à gauche, il aimerait en avoir fini mais il ne veut pas de mort sur sa conscience. Il repasse une seconde fois dans l’air et s’avance. Il pue la peur et la suie, mauvais présage. Du bout de son bâton, il frôle la paroi.  La lumière vacille légèrement. Il l’éloigne rapidement. Il est le pénitent, le canonnier chargé de repérer les cachettes du diable, du grisou. Il est tiré au sort pour épargner les vies de ses compagnons qui descendront tout à l’heure. Un souffle, un nuage de poussière et c’est la catastrophe funeste. Dans sa robe de bure il est protégé. Protégé contre quoi? Le grisou ne fait pas de cadeau. Face à lui, il redresse une nouvelle fois son bras de bois. Le balance vers le fond du boyau. A voix basse, il scande ses prières, celles du dimanche, celles des doutes. Il hésite, refusant d’étendre son membre. Il recommence par le bas, le long des fines veines. Caressant les saillies de sa flamme, remontant doucement vers la faille. Son regard scrute le trou invisible dans l’espoir d’y déceler une présence. La sueur gicle de sa peau, des larmes de peur s’étendant sur son visage tétanisé.

  Dans un soupir strident, la galerie s’embrase. Un souffle blanc craché par les entrailles du boyau. Le grisou venait de vomir sur le pénitent. Demain un autre le remplacera.

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